Entrevue avec Solange Rodrigue crudivore depuis 1981

Depuis combien de temps manges-tu cru, et comment as-tu découvert cette alimentation?

C’est la recherche d’une vie. J’ai commencé à manger cru en 1981. Maintenant je ne compte plus les années. J’étais à la recherche d’une alimentation idéale. J’avais abandonné le pain blanc et le sucre blanc; un prof de philosophie avait conscientisé mon copain à la qualité de la nourriture. Puis on a commencé à faire notre pain maison. On mangeait de la cassonade, sans savoir que c’était seulement du sucre coloré. Ensuite on a fait un voyage à Vancouver et on a rencontré un groupe de gens qui suivait le système Sans viande et sans regrets. Nous mangions alors beaucoup de fèves, beaucoup d’aliments séchés. Nous trouvions que c’était très lourd comme alimentation. Il fallait complémenter les protéines dans un repas pour avoir des protéines complètes. «Il ne fallait pas manquer de protéines!» Mais on se sentait léthargique après un repas… et on avait beaucoup de gaz!
Nous avons continué à chercher, pour améliorer notre menu. Nous avons alors lu Shelton et ses Combinaisons alimentaires. Nous avons essayé ça et tout de suite les repas se sont allégés; c’était déjà plus facile à digérer, on se sentait moins lourds.
Mais une fois les combinaisons alimentaires intégrées, on n’a pas fini de chercher. On étudiait en philosophie à l’université. On cherchait l’idéal, mais on ne l’avait pas encore trouvé. On s’est mis à réfléchir et on s’est demandé: l’homme préhistorique, que mangeait-il? comment? sans le feu? C’est simple : il se promenait, et s’il trouvait un manguier, il en cueillait les fruits. Et il en mangeait jusqu’à ce qu’il n’ait plus faim. Il se contentait de ce qu’il trouvait!
On a jamais pratiqué l’instincto. Mais notre conclusion était: l’homme préhistorique mangeait cru. Plus tard j’ai lu La nourriture idéale, d’Albert Mosséri. On a trouvé qu’il était un peu trop sectaire, mais que l’idée de fond quand même était bonne. Il nous a mis sur une bonne piste, celle de manger cru. Pendant l’été, il y a plein de fruits, plein de légumes à manger, c’était une bonne saison pour essayer ça pendant un mois. J’avais un peu de réticence au début, parce que j’aimais bien le pain. Mais on l’a essayé un mois, et ensuite on a continué.
Les résultats ont donc été assez positifs pour continuer?
Oui. Mosséri mange cru à 80%. On s’est dit: si on ne passe pas au cru à 100%, on sera toujours tiraillé entre le cru et le cuit. On a essayé à 100%, et on est resté à 100%.
Depuis tout ce temps?
Oui. Depuis tout ce temps! On s’encourageait à deux. C’est évident que quand on avait des problèmes émotifs, on en parlait à l’autre, pour argumenter et trouver des raisons de continuer avec cette alimentation. En fait, notre alimentation est un conditionnement. On doit défaire ce conditionnement pour en adopter un autre.
Quelles étaient vos motivations?
La philosophie pure et dure ! Trouver la nourriture idéale. Je suis une perfectionniste, et mon copain est un philosophe… [rire]. On avait tout pour nous motiver. C’est sûr que ça prend une motivation. On veut vivre plus vieux, on veut vivre en santé, on veut vivre à 100%, on veut assimiler à 100%. On avait ces raisons-là aussi. On cherchait l’idéal! On a tout de suite vu qu’en mangeant cru c’était bien plus facile après un repas d’aller suivre un cours à l’université. On ne s’endormait pas pendant le cours! Et on n’avait pas besoin de thé et de café pour se stimuler.
Ensuite vous avez eu deux enfants? Ils ont mangé cru dès le début?
Oui, on a eu deux enfants. Ils ont toujours mangé cru. Je les ai allaités longtemps. Ma première a commencé à manger de la nourriture solide autour de 10 mois. Mais comme elle nous voyait toujours manger, elle voulait manger ce qu’on mangeait, mais si on ne voulait pas. Puis on s’est décidé : alors on a commencé à lui donner des kakis. C’est mou, c’est sucré, et elle a bien aimé ça. Puis des bananes, que les enfants sucent et arrivent à manger. Alors lentement j’ai introduit de la nourriture solide dans son alimentation et je l’allaitais encore. À l’époque on mangeait aussi des produits laitiers.
Avez-vous rencontré d’autres personnes qui mangeaient cru ?
Même si on avait fait un article dans le magazine Ressources, mais on n’a rencontré personne qui mangeait ainsi. Puis on a participé à une émission à la télévision, et là on a entendu parler de gens qui mangeaient cru. Quelques personnes ont appelé.
Vous sentiez-vouzs seuls au monde»?
On se sentait seul, oui. Puis, j’ai lu un livre de David Wolfe qui affirmait qu’il y avait un million d’Américains qui mangeaient cru. On est tombé à terre! On a dit : qu’est-ce qui arrive en occident? Le monde a évolué tout d’un coup! J’ai assisté à sa conférence et j’y ai vu plus de 200 personnes qui s’y intéressaient sérieusement.
Comment perçois-tu le mouvement cru actuel après tout ce temps-là?
Moi je dis, c’est un cheminement pour aller jusqu’au cru, le cru tel que nous, on le pratique. Mais j’ai trouvé ça high-tech la bouffe qu’il veut produire. Finalement, c’est pas à la porté de tout le monde.
Quelle est ta façon de manger cru?
David fait des petits trucs raffinés, des petits pots qu’il produit. Je trouve ça un peu trop technique. C’est utile pour certaines personnes. La graine est semée et va continuer à faire son chemin à l’intérieur d’elles, à évoluer, à se poser des questions. Une fois embarqué dans cette alimentation, on veut toujours mieux, atteindre un idéal. Si on décide de changer d’alimentation, c’est que l’alimentation est importante, et donc elle va continuer à l’être.
Et quel est ton idéal?
L’idéal, c’est manger ce qui est disponible où on habite, manger bio, ne pas rester en ville, puis changer l’alimentation, et ensuite changer son mode de vie. C’est un outil de conscientisation aussi.
Ton alimentation ressemble à quoi?
Toutes les semaines, je vais au marché. J’y achète des caisses de fruits, des légumes, des noix selon ce qui est disponible. Je goûte sur place ce que mon marchand me présente. Je choisis ce qu’il a de mieux. Je fais aussi des pousses, les germinations, et je mange un peu d’algues, notamment de la spiruline fraîche! C’est excellent.
Et dans tes stages dans d’autres pays?
Je m’adapte au pays ou je suis. Dans les pays tropicaux, je mange les fruits tels quels, frais et savoureux. Ici je fais des compromis : des jus, des salades, des petits mélanges. fDans une salade, on ne goûte pas chaque aliment, c’est un goût uniforme
Exclus-tu certains aliments de ton alimentation?
Les aliments irritants, par exemple, l’ail, l’oignon, les piments forts, le gingembre ni les champignons, que j’ai de la difficulté à digérer. Je mange de la ciboulette, elle est verte, et ne me cause pas de problèmes de digestion comme l’oignon. Nous, notre philosophie est simple : si on peut manger une poignée d’un aliment, sans difficulté, c’est naturel. Essaye de manger une poignée de gingembre, tu verras! Pour nous, c’est devenu évident sans lire de livres.
Et les produits laitiers?
Je mange du fromage cru de temps en temps, du yogourt de lait cru, mais ce n’est pas vraiment un besoin.
Manges-tu du miel?
Je trouve ça trop sucré.
Qu’est-ce qui t’as pousséé à faire tes voyages?
Quand on mange cru, vient un moment ou on veut aller aux endroits où on peut manger de vrais fruits qui ont poussé au soleil et qui n’ont pas subit un long transport. On voulait aussi sortir de la société. On recherchait un pays ou on voulait devenir complètement indépendant de la société. On a vécu plusieurs années dans des pays tropicaux d’Asie; Sri Lanka, Indonésie, .
Et l’éducation de vos enfants ?
Ça n’a pas été simple d’élever nos deux enfants, qui ont maintenant 20 ans et 14 ans. Mes parents acceptaient difficilement que je mange cru. On n’a jamais voulu les faire garder parce que je ne faisais pas confiance aux gens. J’avais peur qu’ils veuillent lui faire manger des choses. Puis effectivement, c’est arrivé. Ma fille avait quatre ans. Mon père lui avait donné un verre de lait avec de la crème glacée dedans et des fraises. Il lui avait expliqué «C’est ben bon, c’est du lait avec des fraises.» C’était quelque chose qu’elle mangeait et connaissait. Pourtant elle lui a dit : «Il y d’autre chose là-dedans!» Elle était choquée qu’il l’ait trompée. Après sa première gorgée, ma mère est intervenue et lui a dit qu’il avait mis de la crème glacée dedans. C’est quelque chose qu’elle a gardé en mémoire.
Une autre fois une voisine a offert à fille, qui avait 7-8 ans et n’avait pas pu manger chez nous, une tranche de pain avec de la mélasse. Elle y a goûté, mais elle n’a pas aimé ça. À l’école, mes enfants emportaient tout le temps leur lunch, et les autres enfants à l’école étaient vraiment curieux de voir ce qu’il y avait dans leur sac. Ils savaient tous qu’ils mangeaient cru. Les autres enfants essayaient de les faire manger d’autres choses, par exemple ils lui mettaient une pointe de pizza devant la bouche en disant, “Ben goûtes-y, c’est bon de la pizza!”
Tes enfants n’avaient pas envie de goûter?
Non, parce que nous les avions éduqués en les décourageant de ça. On voulait qu’ils mangent cru et on voulait que ça tienne. Donc, ils n’avaient pas le goût d’aller d’essayer la nourriture des autres. Ma plus jeune a fait certaines expériences, mais aujourd’hui c’est bien ancré en eux et ils n’ont pas envie de changer.
Quand tu as élevé tes enfants, avais-tu certaines inquiétudes par rapport à leur santé ?
Bien sûr, parce que c’était une expérience qu’on faisait. On ne savait pas si c’était bon le cru, si ça pouvait marcher. Donc je suivais leur progrès selon les tableaux de poids et leur croissance par rapport à leur âge. Elles sont devenues plus grandes que les tableaux statistiques! Elles se sont très bien développées. Jusqu’à ce qu’elles atteignent leur puberté, elles ont toujours été plus petites que les autres enfants. Après leur puberté, elles se sont mises à grandir plus que la moyenne. Elles étaient minces mais pas maigres. Après la puberté, on a vraiment vu que ça marchait, car comme adultes elles se sont très bien développées.
On avait une alimentation variée. C’était un principe qu’on gardait tout le temps. Si tu manges toujours la même chose, c’est sûr que tu vas être déséquilibré. On mangeait deux repas de fruit, et un repas de légumes par jour. On variait selon les saisons. Pour être sûr qu’elles ne manquent de rien, on ajoutait des algues, très riches en minéraux. On avait un guide de nutrition avec les nutriments dans chaque aliment, deux pages par aliments. Quand on voulait savoir s’il nous manquait d’une vitamine ou d’un minéral, on regardait dans ce livre.
Plusieurs crudivores ont des problèmes avec leurs dents, qu’en penses-tu?
Ils manquent sans doute de calcium dans leur organisme, j’imagine. Mais on mangeait un peu de produits laitiers : fromage frais et yogourt de lait cru. Si on ne mange pas de produits laitiers, on doit manger des graines de sésames, qui contiennent beaucoup de calcium. En Indonésie, on en mangeait beaucoup.
Et vous n’avez jamais eu de caries ?
Ma fille aînée a eu quelques caries quand elle était très jeune. On croyait qu’en mangeant cru on n’aurait pas de caries. Mais du sucre ça reste du sucre, même si ça provient des fruits séchés. Ma fille mangeait souvent des fruits séchés avant de s’endormir. On ne le savait pas! Les fruits séchés ça reste sur les dents, et surtout avant de se coucher ! Toute la nuit ce sucre fermente dans la bouche. Donc elle a eu des caries, mais c’était avant d’avoir ses dents d’adulte. Après ça elle n’a pas eu de problèmes. Ma deuxième fille n’a jamais eu de caries. On lui brossait les dents à tous les soirs. Au moins une fois par jour.
Et ça continue?
Ma fille accouche bientôt. Je vais la revoir, pour l’aider et la sécuriser à son accouchement. Elle continue aussi ses études.
Une troisième génération de crudivore ?
Je dirais une deuxième génération, car je n’ai pas été crudivore à 100% toute ma vie, seulement depuis l’âge de 28 ans.
 
* Frederic Patenaude est l’auteur du livre numérique The Raw Secrets
Les premiers arrivés peuvent s’abonner gratuitement à sn bulletin Pure Health & Nutrition sur le site http://www.fredericpatenaude.com